Les Eclaireurs d’Afrique : expo-parcours muséal à Avignon

Quand les artistes africains contemporains s’exposent dans les musées de la cité des Papes : une rencontre inédite !

Cette aventure commence avec des affichettes dans la ville : un guerrier, un éléphant invitant à la visite des « Eclaireurs d’Afrique ». Intriguée, je décide d’aller à la rencontre de cette exposition qui met en lumière ce continent ô combien fascinant, parfois mystérieux, qui a vu naître les premiers hommes.

 

Et là, première surprise : la découverte se fait en 4 lieux, un parcours muséal au cours duquel les œuvres sont intégrées aux collections des 4 monuments. Visiter les monuments et aller à la rencontre des artistes  africains en somme : j’aime bien ce concept.

Un rapide calcul me fait évaluer le temps : 2h30 minimum pour le Palais des Papes, 1/1h30 pour le Musée du Petit Palais, idem pour le Musée Calvet, 3/4 h à 1h pour le Musée Lapidaire. Ce sera donc une journée de visite dédiée à ma culture, en itinéraire au gré des lieux.

Artistes d’Afrique et monuments d’Avignon, me voilà !

 

En préambule : la genèse de cette exposition
Cette exposition unique, c’est avant tout la passion d’un homme, Jean-Paul Blachère, pour l’Afrique, au point d’avoir créé, à Apt, une fondation pour l’art africain, la Fondation Blachère (qui, depuis 2004, veut participer au développement de l’Afrique en aidant la création contemporaine et la promotion de ses artistes).
Jean-Paul Blachère a parcouru le continent africain pour bâtir une collection d’art. Il a multiplié les rencontres avec les artistes, les galeristes, les critiques pour la promotion et la diffusion de l’art contemporain africain.
Aujourd’hui, plus de 1800 pièces la composent (peintures, sculptures, photographies, vidéos, installations) et 76 ont été prêtées à la ville d’Avignon pour « Les Eclaireurs ».

 

Le Palais des Papes
C’est le commencement idéal pour plusieurs raisons : le monument ouvre à 9h et avec son billet, on bénéficie de gratuité ou tarif réduit dans les autres sites.

Cette plongée africaine débute dès la place du Palais : un géant d’acier de 7 m de haut, de l’artiste Ndary Lo,  se dresse au pied de la Vierge de la cathédrale des Doms et du Palais des Papes, ses bras aux longues mains levées vers les cieux en une « prière universelle« . A la fois triste et porteur d’espoir, il ne laisse pas indifférent (comme toute l’exposition, je vais le voir) : les gens l’aiment ou le trouvent inapproprié devant la majesté du Palais des Papes. Il m’émeut, je me joins quelques secondes à sa muette prière, juste avant qu’un groupe de touristes asiatiques ne le prenne d’assaut pour une série de photos à ses pieds, avec le palais en toile de fond.

Je rejoins la file d’attente cosmopolite (on parle Chinois, Japonais, Danois, Allemand, Anglais-USA… et finalement peu Français, ce qui m’étonne) pour accéder au Palais, dont les portes sont aux couleurs des Eclaireurs (la ville souhaite donc valoriser cet événement !). Après une dizaine de minutes, je pénètre enfin dans la Cour d’honneur qui voit, depuis 1947, l’un des festivals de théâtre parmi les plus célèbres du monde.

Un petit cheminement plus tard, le porche menant au cloître Benoît XII et l’ensemble du monument s’ouvre sur… Un gorille ! Le maître de la jungle serait-il devenu éphémère gardien de ce palais de pierre et ces œuvres ?

 

 

Puis on rencontre pêle-mêle un taureau, une forêt d’acier, des silhouettes effilées, des œuvres symboliques en bois… Le ton est donné avec ces univers éclectiques, qui vont se succéder au fil des salles. Impossible de tout détailler, tant les émotions sont diverses et puissantes au fil de la visite : la vie des papes se mêle à celle de ces artistes: un espace-temps improbable, un télescopage des cultures et des genres.

Il faut le voir pour ressentir ces frissons et chaque nationalité de visiteurs, c’est assez intéressant et amusant, réagit différemment.

De salles en salles, d’installations monumentales (telles « Egg Fight« , « les Marcheurs » dans la salle du grand Tinel),  au plus petites exposées parmi les collections, j’en prends plein les yeux : acier, bois, terre, étoffes, recyclage d’objets très modernes en œuvres iconoclastes… Chaque artiste raconte son histoire, son cheminement de l’art.

Et le Palais des Papes est un écrin idéal, avec ses grandes pièces, ses pierres claires (dont on aimerait qu’elles nous racontent ce qu’elles ont vu!), ses murs aux  sublimes fresques peintes (Chapelles saint-Martial et Saint-Jean, la chambre du Pape, la chambre du Cerf). Dans les dernières salles, une très belle exposition photo retrace l’histoire de les restauration du Palais, de 1901 à 1944, dirigée par Henri Nodet père et fils, architectes en chef des Monuments historiques dans la première moitié du XXe siècle.

 

Mon coup de cœur : les « Big Mamas »  en pierre serpentine du Zimbabwe de Collen Madamombe
Sans doute parce qu’elle me ressemblent un peu (ou l’inverse ! En tout cas, on est bien loin des canons de beauté occidentaux), ces sculptures aux formes plus que plantureuses rappellent, par certains côtés, ces femmes très rondes de Botero. Ces portraits rieurs incarnent la métaphore de la lutte que cette artiste a menée dans sa vie pour l’émancipation des femmes en Afrique, piliers de leurs communautés.
J’y ai trouvé de la douceur, de l’optimisme, de la générosité, de la bonté, de l’amour avec une force inébranlable, inaltérable en dépit de l’adversité.

 

Mon instant déroutant : dans la cuisine de Clément V, une installation, « Nomade » de Nicolas Dalongeville, très naturaliste et crue représente, sans équivoque, la sexualité débridée des animaux de la savane, la brousse. Certain-e-s touristes ont été choqué-e-s, les messieurs amusés, au point de faire dire à des Américains: « this is porn and akward. Only the French can love it! ».
Ainsi donc, seuls les Français pourraient aimer cette oeuvre!
J’avoue que le 1er moment de surprise passé, l’oeuvre n’est somme toute qu’une représentation de l’Histoire de la Vie (on est très loin du « Roi Lion, » je vous l’accorde).

 

Mon instant « horreur » : deux poupées recomposées avec des matières diverses, qui vous regardent. Entre la poupée sacrificielle vaudou, avec un brin d’exorciste et Chucky, j’avoue avoir frissonné sinon de peur, du moins d’un étrange sentiment teinté de mal-être, tout en cherchant à comprendre pourquoi l’artiste avait créé ces étranges créatures cauchemardesques. Je n’ai toujours pas la réponse, peut-être la trouverez-vous ?
Et non, pas de photo, vous serez obligés d’aller les voir !

Me voilà donc, remplie d’émotions contradictoires, hors du Palais. J’ai pris plaisir à revenir dans ce lieu majestueux et mythique, plus grand palais gothique d’Europe. Le Musée du Petit Palais est la prochaine étape.

 

Le Musée du Petit Palais
Tout au bout de la place du Palais, je m’étonne qu’une affiche des « Eclaireurs » ne soit pas apposée. On passerait presque à côté en l’oubliant, et pourtant…
Une seule installation (et quelle oeuvre!) m’attend en ces lieux, en fin de parcours de visite, telle une cerise sur un gâteau.

Ce musée, qui  abrite notamment la Collection Campana, unique en Europe avec plus de 300 oeuvres du Moyen-Age et la Renaissance, est essentiellement dédié à l’art religieux :  à chaque visite, je découvre de nouveaux détails de peintures, je ressens de nouvelles émotions devant cet art sacré, souvent plus subjuguée par la technique de l’artiste que par le sujet de la représentation de piété ou de mysticisme à travers les siècles, n’étant pas du tout portée vers une quelconque foi.

Incontournable et émouvante : la salle Sandro Botticelli
5 toiles du maître (ou attribuées à son école) sont délicatement exposées, dont les célèbres « Vénus au trois puttis » et « Vierge à l’enfant » (devant laquelle je suis toujours émue par la douceur et l’amour qui se dégagent, apaisant moment de contemplation).

 

Ma peinture coup de cœur : dans la salle où sont exposées de oeuvre de l’école flamande, une plongée dans la mythologie avec une peinture peuplée de créatures chimériques bicéphales, satyres…Et non, vous n’aurez pas le nom de cette oeuvre ni sa photo, il vous faudra la trouver !

Enfin, après une dernière volée de marches en colimaçon, je pénètre dans le cloître où se trouvent des gisantes de bronze.

C’est mon instant émotion avec Diagne Chanel : on pourrait croire à des tombeaux d’un autre temps et c’est en s’approchant qu’on découvre que c’est l’installation des « Eclaireurs » de cette artiste engagée : 4 femmes qui symbolisent les victimes du conflit au Soudan Sud (qui dure depuis 1956!) et au-delà de la violence universelle, qui frappe trop souvent les femmes (et les enfants), premières cibles dans les conflits du monde.
La tristesse m’étreint, je me recueille quelques instants, comme pour communier en silence avec les victimes et l’artiste qui explique que  son « lien avec l’Afrique noire, c’est d’œuvrer à la reconnaissance des esclavages modernes en Mauritanie et au Soudan, je travaille et milite autour du souvenir du Génocide et l’étude de la Traite transsaharienne. » On est bien loin des valeurs de bonté et d’amour divin des étages précédents !

 

Voilà déjà une demi-journée entre Avignon et Afrique, ponctuée de joies, de tristesse, étonnement… 2 monuments m’attendent encore : le Musée Calvet et le Musée lapidaire. Je choisis de faire une pause sur la place du Palais (mon lieu de prédilection, c’est le Moutardier des Papes, face au Palais, juste à côté de la « Prière Universelle », mais il y a d’autres adresses que vous pouvez tester).

Puis, après avoir flâné dans le cœur de cité (et une rencontre impromptue avec Geneviève, une artiste atypique et attachante d’une soixantaine d’années, passionnée d’art étrusque, qui propose ses œuvres dans la petite rue Gérard Philippe qui relie la place de l’Horloge à la place du Palais – je lui ai même acheté une petite aquarelle de coquelicots), direction la rue St Agricol puis la rue J. Vernet pour rejoindre le Musée Calvet, qui, de loin, avec son kakemono « les Eclaireurs » vous indique la direction.

 

Le Musée Calvet

Là, c’est dès l’entrée dans la cour qu’on est saisi : le guerrier Masaï d’Osmane Sow vous accueille, car dans ce musée, c’est à cet artiste qu’hommage est rendu.

Les passants de la rue, des visiteurs et touristes pour la plupart, s’arrêtent, entrent, prennent une photo souvenir autour du géant de bronze, puis repartent, sans imaginer que dans ce musée, outre les œuvres d’Ousmane Sow jusqu’en janvier 2018, on admire des collections permanentes diverses (avec une rotation permanente du fonds, ce qui rend chaque visite unique), avec des Cézanne, Modigliani, Gauguin, Toulouse-Lautrec… Sans oublier les salles égyptiennes (que personnellement, j’aime parcourir), et au premier étage, la Galerie Vernet ainsi que d’autres salles où l’on peut admirer notamment deux toiles représentant Avignon au début et dans la deuxième moitié du XVIIIème siècle.

 

Dans la galerie des sculptures, contrastant avec la blancheur des bustes ou personnages en pied en marbre, un Lanceur zoulou (en résine notamment) se dresse, symbole de la résistance contre le colonialisme européen et l’Apartheid, ainsi que les sculptures Nouba (des jeunes femmes vivant dans le Sud du Soudan)  « scène de mariage » et la « danseuse aux cheveux courts« .

 

 

Mon coup de cœur : le regard du lanceur Zoulou, fier et droit, comme défiant les hommes et les dieux. Un regard profond, déterminé : défie-t-il un adversaire, observe-t-il, en mouvement d’armement de sa lance, l’objet du prochain combat ? Je me pose encore la question…

 

Il me reste encore un lieu à visiter, direction le Musée lapidaire, en rejoignant, depuis la rue Vernet, la rue de la République, où un nouveau grand kakemono vous attire.

 

Le Musée lapidaire

Ce musée est installé dans la chapelle des Jésuites, érigée au XVIIème siècle. Donc, dès l’entrée, on voit, dans l’ancienne nef, deux oeuvres : un éléphant de bois monumental, une tête d’acier. Et de chaque côté, les chapelles abritant les collections d’antiquités, grecques, romaines, étrusques, d’art gaulois et paléo-chrétien.

Un éléphant gigantesque en bois trône donc, une tête d’homme faite de tubes d’aluminium à son côté : deux œuvres singulières, étonnantes,  qui ont pris forme et vie sous les doigts d’Andries Botha et qui prennent tout leur sens quand on comprend que l’homme écoute l’animal agonisant.

Mon coup de cœur : l’oeuvre dans son ensemble, avec cet éléphant blessé bien évidemment, qu’on imagine victime de braconniers, qu’on aimerait aider, sauver, en lui demandant pardon pour ce qu’il a subi par la faute de l’humain (ce que fait cette tête d’acier ?). Un symbole s’il en est de l’exploitation de la nature par l’homme, toujours avec violence, avec seules quelques âmes pour les écouter et les comprendre.

 

 

 

 

C’est ainsi je referme cette page africaine en Vaucluse, non sans émotion.

Cette exposition, vous l’aurez compris, ne vous laissera pas indifférent et j’ai pu le constater en écoutant les visiteurs des monuments : du dédain (parfois même un rejet par des personnes hermétiques à l’art « non-conventionnel »), de l’incompréhension, de la curiosité, de la culpabilité et de l’espoir, de l’affection voire de l’amour : autant d’émotions qui ont étreint ceux qui ont posé les yeux sur ces œuvres. Sans doute parce qu’au-delà des créations, c’est de l’humanité dont on parle (et donc de nous), de la violence des hommes à vouloir dominer, de la lutte pour les droits des femmes, pour la liberté, de la juste place de tout un chacun sur cette terre et que cela nous oblige à nous questionner (n’est-ce pas là une des missions de l’art ?). C’est surtout, pour moi, un message politique sur l’universalité des êtres, des hommes de la nature que ces « Eclaireurs d’Afrique » portent et transcendent.

Mon seul conseil : suivez, vous aussi, cette exposition-parcours muséal (et racontez-nous ce que vous avez ressenti !)

Pratique
Exposition visible jusqu’au 14 janvier 2018
Tarif : 11 € (Palais des papes, ce qui permet d’accéder gratuitement au Musée Calvet, Musée Lapidaire et le cloître du Musée du petit Palais)

Sur le site du Palais des Papes et sur celui de la Fondation Blachère

 

 

 

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